Nous n’aimons pas la vérité et aimons être dupés (Luciano Floridi)

Professeur de philosophie à l’Université d’Oxford et membre du conseil consultatif de Google sur le droit à l’oubli, Luciano Floridi insiste sur la pertinence de la philosophie de l’information pour nous adapter à l’infosphère dans laquelle circulent tant de mensonges qu’il estime nécessaires des mesures dissuasives. Si Google a progressé en matière de droit à l’oubli, seul un blocage à la source et une suppression complète en seraient une application efficace. Considérant que le Brexit et l’élection de Donald Trump sont deux catastrophes, Floridi affirme que nous n’aimons pas la vérité autant que nous aimons être dupés. Enfin, la croissance de l’Intelligence Artificielle (IA) incite à élaborer une écologie propre à l’infosphère conclut Floridi qui a répondu aux questions de Cyceon que voici :

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Biographie

Luciano Floridi est professeur de philosophie et d’éthique de l’information à l’Université d’Oxford, directeur et maître de recherche à l’Oxford Internet Institute, et chercheur associé au St Cross College, Oxford.

L’interview

1) Ces deux dernières décennies, du moins en Occident, une large majorité a intégré la technologie numérique dans sa vie de tous les jours, du smartphone au GPS à l’internet haut-débit. Au-delà du point de vue théorique de La Quatrième Révolution, comment la philosophie de l’information peut-elle aider à s’adapter à la nouvelle réalité de « l’infosphère » ?

L.F.: De nombreuses façons existent avec lesquelles une nouvelle philosophie de l’information peut nous aider à nous adapter à la nouvelle réalité représentée par notre infosphère, mais je dirais que probablement deux sont plus pressantes aujourd’hui, après les terribles catastrophes représentées par le Brexit et l’élection de Donald Trump comme Président des États-Unis: communication et comportement. Prenez la communication en premier. Une bonne philosophie de l’information devrait nous aider à trouver de nouvelles solutions pour un échange d’information en ligne. Certes, des plates-formes comme Facebook et Twitter font enfin quelque chose pour diminuer le niveau révoltant de mensonges et de faussetés circulant sur leurs plates-formes. Il devrait y avoir une surveillance indépendante. Cela m’amène au deuxième point. Une bonne philosophie de l’information devrait nous aider à comprendre que l’infosphère est le nouvel environnement dans lequel nous passons de plus en plus de temps. Nous devrions nous comporter écologiquement vers sa construction et sa responsabilité, à la fois parce qu’elle est notre nouvelle maison, et parce qu’un monde numérique florissant pourrait conduire aussi à un meilleur monde analogue. Dans ce cas, il faudrait mettre en place des incitations et des mesures dissuasives.

2) Surnommé le « philosophe Google », vous siégez au comité consultatif de Google sur le droit à l’oubli. Depuis, pensez-vous que Google ait réalisé quelque progrès en vue d’appliquer ce droit ? Considérant qu’il est plutôt facile de copier n’importe quelle donnée disponible sur internet, est-il vraiment possible d’être oublié ?

L.F.: Je pense que Google a adopté la bonne approche en nommant un groupe d’experts indépendants, pro bono, pour fournir des conseils externes, puis en suivant les recommandations que nous avons formulées. Selon les données les plus récentes, cela a conduit Google à évaluer (depuis mai 2014) un total de 629 647 demandes pour la suppression de 1 782 722 URLs dont environ 43% ont été retirés. Plus récemment, Google a fait un pas en avant en étendant la suppression des URLs à n’importe quelle version basée sur le domaine de son moteur de recherche utilisé par quiconque effectue des recherches et est localisé dans le même pays européen que la demande d’oubli approuvée. En d’autres termes, cela signifie que, alors que, dans le passé, quelqu’un de, par exemple, La France pouvait toujours accéder à un URL français bloqué en utilisant google.com, c’est maintenant impossible. C’est un bon développement. Mais pour certains critiques, cela reste insuffisant. Pourtant, je crains que, dans une infosphère qui ne connaît pas les frontières géographiques, agir sur les moteurs de recherche pour bloquer l’accès au contenu ne sera jamais la solution ultime. Si un contenu est nuisible, il doit être bloqué à la source, pour tout moteur de recherche, n’importe où, ou supprimé complètement, comme nous le faisons avec la pédopornographie. Alors seulement serait-ce le cas échéant une mise en œuvre efficace du droit à l’oubli.

3) Des officiers de renseignement comme l’ancien chef d’antenne de la CIA Scott Uehlinger ont souvent expliqué à Cyceon que le pire problème dans leur secteur était double : l’effet de miroir et la partialité / l’aveuglement volontaire. Comment expliqueriez-vous le fait qu’en dépit de la croissance exponentielle des moyens d’information, la més/désinformation semble se propager/convaincre plus effectivement encore que dans le passé ? Est-ce juste un problème de perception, un manque d’instruction ou une conséquence de l’inflation de l’information ?

L.F.: La més/désinformation se répand plus vite car elle nous donne ce que nous voulons. Les mensonges et les faux sont agréables, non-exigeants, nous font nous sentir bien, confirment nos points de vue, nous montrent que ceux qui sont en désaccord avec nous ont tort, nourrissent nos rêves, soutiennent nos rêves et fantasmes. La question est de savoir comment nous avons réussi à ne pas nous méprendre ou nous désinformer, tout le temps, quand cela est si facile et si agréable. La réponse est que dans le passé, la demande énorme de mensonges et de faux n’était tout simplement pas compensée par une offre suffisante. Les médias sociaux ont corrigé cette inadéquation. Aujourd’hui, existe assez de més/désinformation sur presque tous les sujets pour satisfaire tout appétit. Nous marchons dans un magasin et pouvons avec le même billet de banque acheter un paquet de cigarettes et un billet de loterie. Nous n’aimons pas la vérité et aimons être dupés. Et c’est quelque chose que Facebook a soutenu de façon assez irresponsable pendant des années. Récemment, Mark Zuckerberg, intervenant sur scène à Techonomy et interrogé sur la stratégie de Facebook, a répondu « écouter ce que les gens veulent. » C’est terrible. En effet, la plupart du temps nous voulons qu’on nous dise que le paquet de cigarettes ne nuira pas à notre santé, et que nous gagnerons à la loterie avec notre billet.

4) Alors que l’intelligence artificielle (IA) attire de plus en plus d’attention et de capitaux de la part de géants de la technologie comme Apple ou Google, dans quelle mesure peut-on imaginer que l’IA sera capable de générer/disséminer elle-même de l’information, vraie ou fausse, un jour dans le futur ? Serait-ce l’ultime effet indésirable de « l’infosphère » globale et comment peut-on empêcher son émergence ?

L.F.: L’IA est toujours entre les mains d’une petite guilde d’experts et de laboratoires. Mais elle est destinée à se généraliser. Une fois que l’IA sera « démocratisée », c’est-à-dire qu’elle sera aussi bon marché et aussi diffusée que les smartphones dans les poches de millions de personnes, alors nous devrions nous attendre à une amplification exponentielle des communications provenant de sources artificielles. Déjà aujourd’hui, l’échange de données est principalement une entreprise de machine à machine, et les programmes, par exemple, écrivent des actualités. Les algorithmes vont donc inévitablement répandre tout ce qui est falsifié, ou amplifier les biais émergents. Et cela empire: même si toutes les informations diffusées par les systèmes d’IA étaient de qualité décente, sa quantité serait préjudiciable, de la même manière que les cris de dix lauréats du prix Nobel en même temps dans un bar représentent simplement du bruit. Pour toutes ces raisons, nous avons besoin d’une écologie sérieuse et robuste de l’infosphère. Et nous en avons besoin maintenant. Mais je ne suis pas très optimiste. Nous détruisons rapidement la biosphère de façon irréversible, je ne suis pas sûr que nous fassions un meilleur travail avec l’infosphère. Mais il faut essayer, parce que c’est la seule façon de nous sauver de nous-mêmes.

Credits: Photographie par Ian Scott.