Le contexte actuel est une opportunité pour l’UE (Bernard Keppenne)

Chief Economist pour CBC Banque & Assurance depuis 2010, Bernard Keppenne qualifie le contexte actuel d’ « on ne peut plus particulier ». L’élection de Donald Trump, le Brexit et les prochaines élections en France et en Allemagne sont autant d’évènements de nature à impacter l’environnement économique mondial. Si l’élection de Trump ouvre une « ère d’instabilité inédite, » Bernard Keppenne y voit une opportunité pour l’Union européenne (UE) d’assumer un rôle à sa réelle mesure économique et politique. Quant à la Belgique dont le Royaume-Uni est le quatrième plus important partenaire commercial, elle doit en priorité soutenir la croissance de ses PME conclut Keppenne qui a répondu aux questions de Cyceon que voici :

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Biographie

Après un parcours au sein de la banque qui lui a permis d’aborder les marchés financiers sous toutes ses coutures, et surtout un long passage en salle des marchés, Bernard Keppenne a été nommé Chief Economist en 2010. Il exerce cette fonction au sein de CBC Banque & Assurance, filiale wallonne du groupe KBC. Bernard Keppenne publie régulièrement des articles dans la presse belge et est fréquemment sollicité par les média pour apporter son éclairage sur les grandes tendances économiques.

L’interview

1) Dans une vidéo que vous avez diffusée sur votre blog le 30 janvier 2017, vous parlez « d’un contexte on ne peut plus particulier. » Pouvez-vous nous expliquer pourquoi et à quoi et comment les investisseurs individuels doivent se préparer?

B.K.: L’année 2017 démarre, en effet, dans un contexte on ne peut plus particulier, tant elle sera marquée par trois grands facteurs politiques qui pourraient avoir des répercussions géopolitiques et économiques. Tout d’abord, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche bouleverse tous les codes. Ses premières décisions ont d’ailleurs déjà apporté énormément d’incertitudes, ce que détestent par-dessus tout les marchés financiers.

Le deuxième élément est bien évidemment le début des discussions dans le cadre du Brexit voulu par la Grande-Bretagne et imposé aux autres pays de l’Union européenne. La volonté de Theresa May d’engager un « hard Brexit » fait peser de lourds risques sur les échanges commerciaux entre les anciens partenaires. Et le dernier élément qui marquera cette année est le calendrier électoral en Europe qui pourrait voir une montée du populisme encouragée par la victoire de Trump et le Brexit. À cette heure, l’incertitude est totale en France et les élections en Allemagne seront extrêmement délicates pour Angela Merkel.

2) Le président du Conseil européen Donald Tusk et la plupart des dirigeants politiques européens ont présenté la nouvelle administration Trump comme « une menace pour l’Union européenne (UE). » D’un point de vue économique et financier, ce début de « divorce » peut-il constituer une opportunité pour l’UE? Comment pourrait-elle tirer son épingle du jeu?

B.K.: L’arrivée de la nouvelle administration Trump, tout comme le Brexit d’ailleurs, représente une opportunité inespérée pour l’UE, du moins si cette dernière décidait de la saisir. Il est évident que l’UE va devoir apprendre à se débrouiller sans les États-Unis, à assumer son rôle de grande puissance économique et à asseoir son existence politique.  Vu les velléités de Trump de dénoncer les accords commerciaux multilatéraux, l’UE a en effet une réelle opportunité de développer de nouvelles relations commerciales avec la zone asiatique et la Chine en particulier.

Elle doit saisir cette chance en accélérant le processus de convergence entre les différents pays de l’UE et en mettant définitivement un terme à la concurrence intra-régionale en matière de taxation, de TVA et de normes sociales. C’est aussi une chance si l’UE se dote enfin d’un seul et unique représentant pour toutes les instances internationales.

3) Dans ce contexte mondial où les grands ensembles (Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Europe) s’activent – et se confrontent – quelles doivent être les priorités de la Belgique et de son économie pour défendre ses intérêts commerciaux et continuer à prospérer dans l’avenir? Comment être économiquement efficace face aux « très grands » lorsque l’on est « plus petit »?

B.K.: Tenant compte de son modèle économique tourné vers l’extérieur, la Belgique doit œuvrer à l’intensification de « plus d’Europe ». En tant que pays fondateur, elle doit assumer ce rôle. Il est évident que notre pays est particulièrement pénalisé par le repli sur soi observé dans le monde et en particulier en cas de hard Brexit. La Grande-Bretagne est en effet notre quatrième marché à l’exportation et certains secteurs seraient fortement pénalisés en cas d’augmentation des barrières douanières.

Cependant, la Belgique bénéficie d’un réseau de petites et moyennes entreprises extrêmement performantes et innovatrices dans leur domaine et qui sont plus flexibles que de grands groupes. La priorité de la Belgique est donc de soutenir ce réseau de PME et favoriser la croissance de ces dernières en facilitant leur développement à l’international.

4) Donald Trump bouleverse le consensus en matière de politique commerciale. Face au Mexique et à la Chine, peut-il réussir à atteindre ses objectifs? Alors que le Dow Jones caracole, l’économie américaine vous semble-t-elle assez solide en cas de hausse soudaine de la volatilité et de guerre commerciale?

B.K.: Le danger de la politique de confrontation de Trump avec la Chine et le Mexique, entre autres, est qu’elle peut entrainer une guerre des devises. Pour compenser la hausse des tarifs douaniers, ces pays pourraient alors laisser filer leurs devises par rapport au dollar, ce qui pourrait largement compenser la hausse des taxes.

Même si l’économie américaine est solide, le plus grand danger d’une politique protectionniste est que cette dernière entraine une hausse des prix et donc de l’inflation qui obligerait la Réserve fédérale (Fed) à augmenter plus rapidement que prévu ses taux. Tout le paradoxe de la politique de Trump est donc que son repli sur soi entraine inéluctablement cette hausse de l’inflation qui elle-même risquerait alors d’éroder le pouvoir d’achat des ménages. Or la croissance de l’économie américaine trouve pour plus de 70% son origine dans la consommation des ménages.

Pour les économistes, et pour d’autres analystes d’ailleurs, cette politique américaine ouvre une ère d’instabilité inédite qui vient bouleverser toutes les certitudes, même s’il en restait déjà peu.

Lien: Vous pouvez lire les dernières analyses de Bernard Keppenne sur son blog.